L’Oreille de Moscou

lundi 17 juin 2019

Orouni "Partitions"

orounilabel / December Square

distributeur / Id.

contact / O

 



des mots


Tiens, tiens...ça frétille de nouveau du côté des fans d’Orouni ! Un nouvel album serait dans les bacs : Partitions est son nom. Et alors ? Alors, on écoute. Et là, blam ! Surprise ! Que dis-je ? CLAQUE DANS LA GUEULE !

Ce disque, leur quatrième en long format, est phénoménal, poétique, funambule et inspiré, maîtrisé de bout en bout avec cet art subtil du dépassement de fonction : éclater le format classique de la Pop-Song. Cette formule trop souvent respectée du "couplet-refrain", dont Rémi Antoni, tête pensante d’Orouni, déjoue avec une classe déconcertante et pas mal d’espiègleries aussi, tous les pièges, transformant ses choix de contraintes formelles quasi scientifiques (approche synesthésique des morceaux, schématisation chromatique des chansons...) et d’autres codes implicites (accords instables en soutien des mélodies notamment) en pure expressivité. Une sorte d’OuMuPo.

Si Orouni ne surgit pas de nulle part, leur dernier Lp donne pourtant l’impression de débouler comme ça d’un coup, même si leur Ep SomeWhere In Dreamland annoncé déjà la couleur (la chanteuse Emma Broughton y était déjà à l’ouvrage). Et , c’est le moins qu’on puisse dire, il surprend, séduit, enchante. Impossible d’y résister. Du talent, de la sensibilité, de l’âme, tout ça on s’y attendait. Mais cette technicité hallucinante au service des lignes mélodiques, ce sens des harmonies sophistiquées et foisonnantes à un tel niveau d’expérimentations tout en gardant cette facilité d’accès et de compréhension , que dire de plus ? CLAQUE DANS LA GUEULE !

Alors, bien sûr on s’extasie, on s’enflamme. c’est pas compliqué on est fan. On se laisserait aller à de la formule ampoulée, on croirait voir renaître du XX° siècle, les classieux Belle & Sebastian. Ouais, carrément. Ce genre de références serait d’ailleurs absolument assumé par l’ami Antoni. Mais, en fait, Orouni est devenu encore autre chose. Il faut écouter ad libitum ce disque miraculeux pour s’en rendre compte. L’écouter, c’est se mettre hors du temps, en suspension, hébété par des pop-songs mélancoliques et colorés, up-tempo et légères. C’est se retrouver partagé, "partitionné", entre l’envie de garder secret ou de diffuser partout une telle révélation. On a choisi notre camp !

Partitions. Ce titre résonne, en fin de compte, comme ce qu’il représente réellement : un manifeste. Rémi Antoni et sa clique l’égrènent, le mettent en oeuvre en conteurs malins, étirant le tempo, le retenant, inversant le cours des choses, les sons, les voix, le verbe comme pour mieux scénariser leurs histoires toutes en faux-rythme, en décalage perpétuel. Pour que surement, jamais rien ne se fige, que cette musique vive, évolue sans discontinuer sur disque comme sur scène, prenant son rythme propre à chaque écoute : loin des étiquettes et du maniérisme esthétisant pour le coup.

Un parti pris, et un pari, amplement réussi. Une démarche complexe qui finit par toucher à la grâce pure, fluide et tellement sensuelle. En toute simplicité, bravo Orouni, chapeau bas !

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Fred Nevchéhirlian "Valdevaqueros"

Fred-Nevche-Valdevaqueroslabel / Alter K

distributeur / Id.

contact / F.N.



des mots


Il serait trompeur de n’entendre dans les refrains de Valdevaqueros, quatrième Lp de Fred Nevché, qu’une somme d’adages destinée à satisfaire la rime. "J’ai navigué, je disais des poèmes, j’étais bien" nous chante, comme un aveu, celui qui n’a jamais cessé, depuis ses débuts au coeur de la cité phocéenne (le slam de Vibrion nous semble loin désormais), de refuser les arrêts sur image, modifiant constamment les contours de son expression artistique. Nevchéhirlian, Nevché, Fred Nevché aujourd’hui ...Un artiste à géométrie variable s’il en est, à la croisée des genres et pour le moins à part dans un paysage français friand des étiquetages et des tiroirs bien rangés.

On a l’impression , depuis qu’on le suit, qu’il a souvent fonctionné de façon empirique : faire les choses, essayer, risquer et voir ce qui se passe. Parce que finalement on écrit peut-être toujours la même chanson ; ce qui change alors, c’est l’angle, le prisme, c’est le décor qui évolue. C’est un ressenti encore plus pregnant à l’écoute de ce disque.

Mais, si on évoque le décor, attention, il serait également malhonnête de dire de Valdevaqueros qu’il permet, comme tout album solo qui se respecte, à Nevché de s’accaparer tout l’espace : ce disque a du sens aussi grâce aux talents des Marseillais Martin Mey et Simon Henner qui, laissant un temps leur propre projet (le premier vient de sortir un superbe disque d’électro-pop Words(without), le second chante chez les Nasser et oeuvre en solo avec French 79), ont épaulé Fred dans cette aventure.

On entend ici une véritable complicité artistique qui lie ce petit monde (on y croisera aussi les voix entre autres de Babx, de Rafaelle Lannadère), pour devenir la source d’un lumineux disque, recueuil de chansons chaudes et sensuelles, aux sonorités aventureuses, aux verbes mélancoliques et suaves. Tout y est invitation à la flânerie, au voyage intérieur aussi. C’est tantôt majestueux, grandiose, mouvementé, tantôt minimaliste, précis et paisible. En surface du moins. A chaque fois, il suffit d’écouter pour sentir le tumulte d’un esprit en fusion, ce fascinant laboratoire où s’agence la chanson française de demain. Et au moment de remettre le disque dans sa pochette, cette question insondable : qu’est-ce qui peut bien encore séparer ce personnage unique aux idées longues de la reconnaissance immédiate et mondiale ? Ce serait tellement mérité !

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Robin Foster "PenInsular II - The Bridge"

fosterlabel / My Dear Rds

distributeur / Id.

contact / RF

 



des mots


On a toutes et tous un Far-West qui vit en nous. Cette province lointaine et mystérieuse, habitée par quelques conquérant.e.s qui n'ont eu de cesse d'en repousser les frontières, d'essayer de l'atteindre, le créer même.
Occitan expatrié, enraciné volontaire en Bretagne depuis plus de quinze, mon Far-West c'est le Finistère Sud. Cet ouest éloigné qui est devenu mon home sweet home. Pour être précis, Douarnenez, sans doute la ville à l'esprit le plus méridional de Bretagne, face à la presqu'île de Crozon qui, elle, est devenue en quelque sorte, mon nouvel horizon.
Un endroit finalement bien délimité qui n'avait pour moi aucune musique attitrée, jusqu'à jusqu'à la découverte de l'oeuvre de Robin Foster. Et notamment son dernier disque, PenInsular II - The Bridge, magnifique bande-son née d'une commande institutionnelle (la Communauté de communes "Presqu'île de Crozon Aulne Maritime") et vouée à illustrer une série documentaire (Road-Trip Au Bout Du Monde de Flore Mongin) sur cette péninsule qui est devenue, pour lui aussi, son fief d'exilé.

Avec ce Lp, l'Anglais nous fait franchir un cap : on traverse chaque commune, chaque lieu qu'il a lui-même arpenté et mis en lumière musicale avec un mélange de post-rock au lyrisme inquiet et des volutes électroniques venant hanter quelques chants - celui en breton de Madelyn Ann sur le sublime Ma-Vran (Ar Faou) ou de Dave Pen compagnon de longue date sur le terrible The Island. Une musique puissante, d'une force évocatrice sans pareille, bouleversante même, à vous fendre un coeur de granit dans l'instant .

Sous son impulsion, chaque note devient embruns, odeurs iodées, ressac et vents dans les voiles, bourrasques et vertige des profondeurs.
Maniant les orchestrations comme d'autres les longs travelling, avec une maestria délirante, Robin Foster englobe dans un même ouvrage, sciences de la mélodie, de l'élégie géographique et de la poésie sonore. Autant de vertus qui font de lui un vrai coureur de grêves, arpenteur des landes de ce Far-West rare qu'il nous offre généreusement de découvrir sous un jour nouveau.

Sublime !

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Watine "Géométries Sous-Cutanées"

watinelabel / Catgang

distributeur / Id.

contact / W

 



des mots


 

Pendant longtemps on a cru que Catherine Watine n'était avant tout qu'une voix : soumise à ses propres expérimentations, suffisament souple et forte pour accepter tous les étirements verbaux.
Et quelle voix : autoritaire et sensible dans le même souffle, aussi sensuelle qu'impalpable.

 

On sait depuis que la voix possède plus qu'une âme, un cerveau sacrément ambitieux et ingénieux. En atteste ce nouveau disque - Géométries Sous-Cutanées - qui voit Watine reprendre tout par le menu, remettre à nouveau l'ouvrage sur le métier, méthode souvent efficace pour repartir du bon pied quand la vie a tenté de vous secouer, de vous désarçonner.

 

Si, comme l'affirme le titre, des choses se trament sous la peau, alors le vocabulaire sonore riche et avisé de Watine en dessine , sans hausser le ton, les contours. En dix titres, cette impressionnante faiseuse d'histoires impose sa poésie mélancolique et attendrissante, accidentée et parfois même un brin inquiétante.
Elle invente sous nos oreilles ébahies, avec une malice non feinte, tant d'endroits qu'on y perd la boussole, ivre et encerclé d'aurores boréales, de nature sauvage, de rocailles et d'embruns.

 

Des nappes de mélodies en dentelle, des ritournelles en brume symphonique, du click'n'cut caressant, des bips de caroussels poptronica tressent à l'infini mille bouquets évanescents et quelques ponts intimes aussi. Vers de doux et intenses rêves éveillés, de ceux dont sont restés friands d'autres grands architectes avant-gardistes : de Danny Elfman à John Cage en passant par Stravinsky ou Björk.

 

Voici donc un disque qui parle sans (presque) aucuns mots, peut-être quelques murmures dans les travées ; un disque qui interpelle nos mondes intérieurs avec force et volupté, nous laissant "jetlagué", décroché, loin, très loin de notre peau, de nos os...Sans voix !

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samedi 6 avril 2019

Malade[s] "Toute Chose Visible"

MaladeS_CDPROMO_RECTO_WEB
label / Salamah Prod.

distributeur / InOuïe Distro

contact / M

 



des mots


Sur l’artwork du premier Lp de Malade[s] (Tanguy Moaligou du combo rennais Cerf Boiteux et Louise Goupil) on voit se dessiner, en fractale technicolore, une tête de hibou. On apprendra par le biais de leur dossier de presse que cette image n’est pas innocente, mais relative à une malheureuse anecdote qui, liant les deux artistes (non ! nous ne spoilerons pas cette mésaventure) donnera naissance à un des morceaux-fleuve de ce disque, le bien-nommé Hibou.

Ce n’est pas ce morceau tournoyant qui nous a le plus interpelé, plutôt celui le précédant - Sur Ce Chemin Noir - obscurs entrelacs de riffs de guitares et de phrases de clarinette poussant un texte sommaire et tout aussi ombrageux vers un ailleurs qui s’avèrera plus éclairé, plus ouvert : les oiseaux y chantent à nouveau. Un de ces endroits où personne ne vous explique ni pourquoi vous y êtes, ni comment vous comporter, quoi penser, ni même s’il vous faudra le quitter un jour. Il y a quelque chose de tout à fait libérateur là-dedans. De réconfortant même, quand, à priori tout paraissait bien sombre et mal barré.

C’est un des effets que procure ce disque : Toute Chose Visible n’est pas forcément celle que l’on croit. Et ce qu’on croit n’est pas tout à fait ce qui se trame vraiment :

"Devant, une porte, Derrière, le vide"

Une vraie poésie du risque, teintée d’un goût pour la pataphysique revendiqué.

Et quand le sentiment d’antagonisme devient patent, cadenassant l’ambiance générale, Malade[s] n’oublie pas de fournir quelques échappatoires. Des clés, les leurs, qui portent le sceau de la lutte. La lutte comme remède évident à l’oppression, quelques formes que celle-ci puisse revêtir.
Ainsi, d’un surréalisme épique, on bascule vers la transe comme sport de combat, la musique comme geste politique. Assurément, un autre de leur credo.

A travers le post-rock "Hotel2Tango friendly", l’electro berlinoise et la folie douce klezmer, ces deux-là se sont bien trouvés et s’emploient avec une joie non feinte à détourner traditions, littératures, emmêlant académisme et libre arbitre dans une belle pelote de nerfs et de sens. Mais ce qui sidère ici, bien plus que cette savante musicalité et le tour de force d’avoir su agencer autant d’influences, c’est la fluidité et la liberté de chacun des six titres de Malade[s]. Un nom qui ne trompe pas sur la marchandise, ça c’est réglé !

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du son


 

Posté par Manooch à 02:11:33 PM - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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