L’Oreille de Moscou

lundi 8 janvier 2018

Duo Bertolino/Le Gac "Lumes"

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label / Sarband

distributeur / Autodistro

contact / BLG

 

 

des mots


 

Deux virtuoses mélangent leurs fluides sans brouiller leurs identités. Voilà en substances le "pitch" de Lumes, le disque du duo Bertolino/Le Gac.

On pourrait à ce stade du billet, doctement gloser sur le mariage improbable entre la tradition celtique, la rigueur du minimalisme européen et la fièvre improvisée du jazz. Et, en bon pervers musicopathe, battre le rappel de l'exubérance méditerranéenne. Mais serait-ce vraiment sérieux ?

Que ce soit Gurvant Le Gac, fils de l'Argoat breton, initié à la flûte traversière en bois par le mythique Jean-Michel Veillon, membre émérite de la Kreiz Breiz Akademi, de super-groupes comme Bayati ou Charkha. Ou qu'il s'agisse de Pierre-Lo Bertolino, co-fondateur des légendaires Dupain (au sein desquels Gurvant a aussi oeuvré) aux côtés de Sam Karpienia, Port de Boucan Allstars devant l'éternel, vielliste autodidacte et geotrouvetou de la boîte à rythme, leur pedigree permettrait allègrement ces rapprochements artistiques putatifs. Une grave erreur, ma foi ! Un sacré contre-sens en fait.

Clairement dans ces Lumes, vous ne trouverez aucune velléité de jumelage culturel ouest/Sud. Il faut plutôt imaginer d'ouvrir la porte : celle d'une bicoque à grandes fenêtres, sans trop de murs. Imaginez alors une de ces perspectives où rien, aucune idée préconçue, aucun carcan, ni archétype, n'interferait dans la portée du regard. Lumes est un endroit comme ça, un de ces disques où sans fioritures, ses géniteurs rappellent paisiblement mais fermement que les frontières sont des sectes infâmes, juste des inventions de types qui ont assurément eu une enfance perrave !

Cette rencontre n'est qu'un croisement de rebondissements, d'écoute et de respect. De prise en charge de l'autre également, c'est à dire de soutien et d'influx à la fois. Un geste beau et définitif. Ni plus ni moins !

 

du son


 


Elida Almeida "Kebrada"

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label / Lusafrica

distributeur / Id

contact / EA

 

 

des mots


En quelques années, la Cap-Verdienne Elida Almeida est devenue une des figures influentes de la sono mondiale. Non contente d'être l'ambassadrice parmi les plus attachante que son île ait connue, cette activiste accumule les bons points.
A tout juste vingt-quatre ans, elle tourne comme une dératée sur les plus grandes scènes du monde, a livré régulièrement des disques de qualité et reste à la pointe en sortant ce dernier opus Kebrada qui reflète à merveille l'étendu de son talent. Autant de bonnes raisons, suffisantes et rationnelles, qui pourtant ne rendent pas compte de l'essentiel.

Plus qu'une bâtisseuse de renommée ou qu'une femme d'affaire avisée, Elida Almeida est portée par une façon extrêmement contemporaine d'appréhender le temps et l'espace, et de s'y mouvoir. Loin des autoroutes de la distro mainstream "world", sa musique mêle une approche très pop à une recherche sonore très ancrée dans ses racines africaines et la tradition de son île (batuque, funana, tabanka sont ici à la fête). Une combinaison dont ce Lp offre une brillante déclinaison.

Foisonnant au possible, le disque alterne moments mélancoliques, engagés et festifs à un rythme effréné, ne laissant aucun répit au plaisir. On pénètre ainsi l'univers chamaré d'Elida, parsemé d'influences modernes autant qu'ancestrales, comme une forêt broussailleuse et sauvage. Une sensation de luxuriance qui doit beaucoup à la production de l'arrangeur Hernani Almeida (aucun lien de parenté avec la chanteuse), et à l'apport de musiciens de haut vol comme Vincent Segal ou l'incroyable accordéonniste récemment disparu Régis Givazo.

Voici finalement un bel ouvrage collectif,  à travers lequel transparait en multicolore l'aura voluptueuse et intense de la grande artiste qu'est en passe de devenir Elida Almeida.

La grande classe !

 

du son


 

 

Suevicha "Burning Tales"

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label / Autoprod

distributeur / Autodistro

contact / SV

 

 

des mots


Quand l'Espagne apporte un bol d'eau fraîche à l'aridité stoner, elle le fait sous les traits de quatre musiciennes au tempérament de feu. Susie, Albita, Tere et Ruh sont Suevicha et c'est du lourd...HEAVY !

Un peu d'ouverture, voire d'aventure, ne saurait effectivement nuire au heavy-metal, terrain on ne peut plus propice à la fossilisation, au "Status Quo" ... Avec les Espagnoles de Suevicha, c'est autour du psychédélisme rugueux de Fu Manchu, de la rage de Clutch que s'active la forge sur laquelle souffle la voix hallucinante de leur lead-singer, Susie Vicha. Une tornade !

Alors, si les grandes lignes de la fratrie stoner dictent leurs lois, on devine également, sous les chapes mouvantes, la soul lunatique du Black Sabbath comme des rafales de plomb arrosant tout azymuth.

Burning Tales, c'est le titre de ce dernier Lp. Je crois que tout est dit !

du son


 

Posté par Manooch à 09:43:00 AM - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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jeudi 21 décembre 2017

Ooti "Itoo"

 

ooti

label / L'Eglise de la Petite Folie

distributeur / Autodistro

contact / OO

 

 

des mots


Tu en veux du trio ? Du soudé, massif, d'un bloc, homogène et prismatique, où chacun travaille à conquérir son autonomie en jouant, chantant, écrivant pour et par l'autre, où tout fonctionne dans l'allusif et le sous-tendu de la relation - rêves et mémoires partagés, arc-réflexes et télépathie à tous les étages !
Alors, t'en veux ? Avec ce dernier disque d'Ooti, tu vas être servi !

En quelques années (sans doute ces trois alchimistes là ne les comptent plus), Ooti, Arnaud Le Gouefflec et John Trap ont réussi ainsi, en choisissant l'ascèse du collectif, à donner une âme et un poids à leur musique éclectique. Chapeauté par le label brestois de L'Eglise De La Petite Folie, ce disque a la splendeur de ces gestes aux portées révolutionnaires : ici pas de coups d'épée dans l'eau ni d'urine dans les violons, là on envoit du coup de saton dans la fourmilière de la chanson à la Française...Et, oui, carrément !

Entre aboutissement formel - génial travail de composition et de production de John Trap - et plongée aveugle dans les méandres de ces trois cerveaux aventureux, rarement musique n'aura paru à ce point définitive dans son désir de coller à l'abîme d'une prose savante et libre - rhaa Lovely Arnaud, mon héros !
De profundis...L'espace du dedans mis en mots et en musqiue. A la clé, des histoires pas possible, faites de clair-obscur, de demi-teinte et de décalage . Une petite musique intérieure devenue grande.

Cet album est parsemé de mélodies désenchantées, à la tristesse vague et ensorcelante, qui progressent par glissement, puis soudain se mettent à sautiller, à se rouler par terre les quatre fers en l'air. Tout en dégradé, passage sauvage et métamorphose, les ambiances volatiles tournent autour des tempos, comme pour s'en démarquer, le phrasé envoutant d'Ooti y ouvrant des brèches de poésie fulgurante, avec parfois ce petit côté inquiétant, voire flippant qui nous rappelle à qui on a affaire : les dévôts de la Petite Folie.

Tout ça pour dire, que dans le tressage mouvant et complexe de ces trois bouquets de nerfs, dans la rencontre sans cesse renouvelée de leurs envies, on atteint des régions de l'âme indéfinie où, on le pressent, se sont succédées d'intenses périodes méditatives et de brusques et improbables pulsions de vie, d'irrépressibles montées en jouissance au lyrisme étranglé.
Avec partout, toujours une petite tourmente qui se trame, un secret caché sous le tapis : celui d'un verbe bien trop rare. On espère qu'on écoutera encore longtemps Ooti. Et vous, Itoo ?

du son


 

mercredi 13 décembre 2017

Chemirani/Lopez/Petrakis "Taos"

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label / Molpe Music & Full Rhizome

distributeur / Buda Musique

contact / BF

 

 

des mots


 

Voici un disque de pure beauté luxuriante, élégant comme un fantasme inassouvi, la simple somme triomphante d'une rencontre. Celle de trois artistes au sommet de leur art.

Stelios Petrakis, virtuose du laouto (luth) crétois, et de la lyra, cette petite vièle elle aussi venue du fond des âges crêtois. Bijan Chemirani, bien connu de nos services, joueur de zarb, bendir, daf et autres dolra. Autant de noms d'instruments qui, rien qu'à leur évocation, poussent vers des voyages délicats. Imaginez alors ce qui se passe dès que Bijan se met à en jouer. Enfin, Efren Lopez, derrière les manettes de ce disque et multinstrumentiste qui s'adonne ici à la vielle à roue, au saz, ou ou encore au rabad afghan, sorte de luth à manche court, taillé dans du bois de mûrier, une peau de chèvre collée faisant officie de table d'harmonie. Tout un programme !

Enregistré entre l'Espagne et la Crête, on comprend très vite que le trip sera méditerranéen. Mais pas que. De Syrie, au Liban en passant par le Kurdistan turc et l'Arménie, c'est une véritable odyssée sonore et palpitante que nous offrent nos trois héraults. Ode à la fragilité, à la puissance de l'esprit, à la beauté de l'étrangeté, Taos célèbre la vie et cet "amour doux" qui devrait être plus souvent son hymne.

Dès les premières mesures de Helicobtir, morceau introductif d'Efren Lopez, dont le titre fait référence au nom populaire des libellules en dialecte arabe des Pays du Moyen-Orient, et en filigrane au droit de chacun à la vulnérabilité, les conditions du périple sont posées. On s'assoit le cul sur le péron pour contempler le coucher de soleil ...Ou son lever. On ferme les yeux, et le film en technicolor flashe et déroule mille histoires. Des temps immémoriaux remontent une myriade de sensations, on imagine alors nos aïeux les ayant eux-aussi ressentis avant nous. C'est sublime. C'est bon d'être auprès d'eux !

La musique du trio est sans doute savante, mais on la reçoit sans pesanteur, vous l'aurez senti. On est même emporté par le lyrisme du cadeau dans une envie dingue de danser. Surtout, on n'éprouve jamais la douleur d'une juxtaposition d'éléments disparates : le trio est ici un instrument à part entière. Et Taos devient un disque iridescent, rayonnant d'harmonies virtuoses lorsque nécessaire, plus retenues et suaves quand il convient de l'être.

Les musiques porteuses de telles valeurs fortes, sophistiquées et conscientes du passé, esthétiques et morales, sont rares. A l'heure des folles aventures technologiques et de leurs conséquences intimes et politiques - en gros, notre asservissement collectif à l'angoisse - Taos devient essentiel.

Vous l'aurez compris, on adore !

 

du son


 

Posté par Manooch à 12:24:00 PM - Commentaires [0] - Permalien [#]