L’Oreille de Moscou

mercredi 16 mai 2018

Left Lane Cruiser "Claw Machine Wizard"

leftlanecruiser

label / AliveNaturalSounds Rds

distributeur / Id.

contact / LLC

 
 

des mots


C'est ça le blues d'aujourd'hui. Une paire de slackers qui joue heavy et vite. Un duo qui signe son dixième album chez les toujours très bon Alive Narural Sounds Records. Onze titres en saillies lapidaires et brut de décoffrage balancés comme on siffle une bière. On s'essuie d'un revers de manche, un rot et blam ! On s'en ouvre une autre...Avec les dents ! Oui, c'est ça le blues moderne : celui des Left Lane Cruiser (LLC).

Une musique commandée par la chair, le sang et les tripes. L'instinct aussi. Tout ça ne peut qu'être une histoire de magie atavique, un truc vaudou ! Sinon comment expliquer qu'au fond de l'Indiana ils jouent le même blues animal et spontané que ces vieux bluesmen en copeaux et exaltés du Delta du Mississippi, avec cette même rage sur douze mesures. Comment expliquer qu'à les écouter cramer leur boogie toutes les barbes du ZZ Top finissent de roussir ? Par quel prodige arrivent-ils à, plaquer avec autant de naturel ces accords vermoulus sur ces rythmes antediluviens, en jouant comme les plus hystériques des punks ? Non, sérieux, y'a quelque chose de pas net là-dedans !

Sur ce Claw Machine Wizard le son est sans concession, à la fois bien gras et contondant, jamais souffreteux, dévastateur tout simplement. Une sorte de reformulation du blues-rock sauce Lo-Fi. Cette musique souvent vue comme mauribonde renait ici sous leur coup de boutoir garage. Mais attention, ces deux-là ne préparent aucun grand soir du rock. l'ordre de schsoes sera ce qu'il sera ! Point barre. C'est vrai quoi ! Et si pour une fois le changement ce n'était pas maintenant ? Si la banalité avait valeur de principe, d'évidence, et devenait subversive ? C'est clair que cette galette ne se démarque pas plus que ça des précédentes sorties de LLC -un son globalement moins crado peut-être - mais elle s'en détache malgré tout par son intensité hors norme, et cette faculté d'appliquer en même temps à tous ces riffs séminaux, l'ascèse du blues des origines, la force des amplis bloqués sur 11 et cette jouissive folie désinvolte qui nous hurle, en substance : "On s'en bas lèc'!!". Enorme !

[retrouvez cette chronique chez les potos de CASBAH RECORDS]


du son


 

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dimanche 29 avril 2018

Trio Maïka "O Topos"

maika

label / Cooperzic

distributeur / Id.

contact / TM

 


 

des mots


Jouer de la musique traditionnelle, peu importe son origine, c'est jouer d'ambivalence, de paradoxe. Imaginez un visage dont les yeux seraient indépendants l'un de l'autre. L'un papillonerait au son du progrès, de la modernisation, l'autre se figerait par crainte de dévier de la route prise en son temps par ses aïeux. C'est de ce strabisme que nait la musique du Trio Maïka qui à la fois compose et rénove des airs traditionnels de musique de Grèce. Sur ce O Topos, leur dernier Lp en date, ça louche grave !

Le répertoire de cet album est un guide touristique à lui tout seul, centré sur ce carrefour des mondes qu'est depuis toujours la Grèce.
Thrace, Peloponnese, Kalymnos, Pontos, Lesbos...Autant de lieux pour autant de morceaux magiques et magistraux. Quant à la somme d'instruments utilisés par le trio, c'est une invitation au voyage imparable : mondole algérien, laouto crêtois, tombak, derbouka, violoncelle...N'en jetez plus !

Si les airs et les instruments - au même titre que les voix, Hélène, Paul et Christophe s'activant la glotte dans des registres différents mais tout aussi percutants - restent intimement liées à leurs propres origines, leurs utilisations, leur reformulation, les chemeins envisagés, transcendent cette tradition, et s'offrent le droit d'un constant et fascinant dialogue polychrome, où rythmes et tonalités font sans cesse le pont entre l'Orient et l'Occident, chacun tirant le fil de cette grosse pelote qu'est l'Histoire pour mieux l'emmêler de nouveau.

A ce jeu, le champ des possibles est immense, et la puissance évocatrice de ces neuf titres décuplée, au point que pris de vertige, on ne sait plus vraiment où on se trouve. Europe de l'est, Inde, Maghreb, Crête, Iran ? Pour sûr, dans une région mythique où se confondent rêve, légendes et réalité.

Bravo à eux. Et merci pour la croisière !


du son


 

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vendredi 20 avril 2018

D.P.U. "Golden Years"

DPU_GoldenYears_Visuel

label / Il Monstro

distributeur / Id.

contact / DPU

 


 

des mots


D'emblée, halte aux borborygmes de dépit que pourraient faire remonter chez certains esprits chagrins et sectaires, l'évocation d'un disque qui ne s'étiquetant pas "Jazz" aurait "du saxophone dedans". Certes, cet instrument a pu en son temps être utilisé à mauvais escient, c'est le moins qu'on puisse dire.
Devant à ce sujet plus à Ted Milton et son Blurt ou à John Lurie et ses Lounge Lizards qu'à Billy Joel ou Lou Bega (!), Daniel Paboeuf et son D.P.U. délivrent en ce début de printemps encore imprégné d'hiver un disque tout à fait de saison, et surtout un remède de cheval contre cette pandémie malheureusement toujours latente de ringardite aiguë. Soit dit en passant, on peut se poser la question de qui est redevable de qui, tant Paboeuf arpente les ribines de l'underground breton et d'ailleurs depuis un bail. L'épopée rennaise des Marquis de Sade, Tohu-Bohu etc...Il en était. Afrikaa Bambaata ou l'Elvis éthiopien Alemayehu Eshete, il s'y est frotté. La Part des Anges des Casse-Pipes , il peut en revendiquer une portion non congrue. L'Horizon de Dominique A il l'a enluminé, ses Lueurs il les a contemplé . On en passe et des meilleurs. Surtout des meilleurs.

Non, ce n'est pas demain la veille que Daniel Paboeuf, Hélène Le Corre aka Misstress Bomb H (Third Pole), Nicolas Courret (Married Monk époque Elephant People) et David Euverte (Casse-Pipes tendance Café Du Siècle) se départiront de leurs désirs communs d'explorer, de tenter de nouvelles expériences soniques. Ce troisième Lp, Golden Years, titre programmatique pour un album-concept, en est la preuve. Concept, parce qu'inspiré et dédié à un lieu pour le moins singulier, à savoir la campagne morbihannaise, fief de l'enfance du musicien.

Pour bien cerner ce projet, tout d'abord, il ne faudra pas complètement se fier à sa pochette, où le groupe apparaît certes unis mais aussi avenant qu'un gang en cavale - font flipper non ? Il y là-dedans plus de tendresse qu'on ne le croit.
Après, si le "son" de D.P.U. reste ourlée de lumière, il faudra vous faire à l'idée qu'elle sera changeante, de celles qui fondent vite vers les ténèbres. Enfin, devant cet impressionnant étalage de forces instrumentales, ici cold-wave, là post-indus ou electro-dark, toujours très rock finalement, il vous faudra accepter le fait que chez eux les mots n'en mènent pas large, devenant simple murmures, longue scansion (Paboeuf "chantant" comme le fils putatif de Lydia Lunch et Rodolphe Burger) pour raser les murs de tous ces sons tempétueux et se barrer fissa, faisant place nette à la musique.

Attention, il ne faut pas croire que rien ne soit mis en oeuvre pour rendre agréable la découverte du paysage à tous les passagers volontaires de cette odyssée. Bien au contraire. Bon sang, que le voyage est bon !Univers tendus de landes élimés et tapissés de frissons mordants, le monde qu'offre D.P.U. ne s'arpente pas sans dommages. Et paradoxalement, quelle erreur se serait de ne pas tenter d'y plonger, tant il agira c'est quasi certain comme la glace sur le feu de vos contusions d'explorateur-auditeur, nouvel Ulysse que vous voici à leur contact devenu.

Chacun des huit titres de ce Golden Years, du départ à la Procession finale, a ses propres vertus. Un véritable précis de pharmacopée. Lancinances électriques, dissonances de glitch et infectieuses fragrances cuivrées, toutes vouées à cette drôle de danse. Celle des souvenirs. Un ballet qui revêt là une grâce inquiétante et délirante : une myriades d'images d'un "âge d'or" mi-fantasmé mi-vécu, à la fois révolu et tellement présent. Un passé qui remue encore avec son lot de désirs, de joie mais aussi de peine. Et à la clé, une belle poignée de madeleines...de rouste.
Ouais, on a pris une belle claque !


[retrouvez cette chronique chez nos amis de dMute]

du son


 

Xylouris White "Mother"

xylouris

label / Bella Union

distributeur / Id.

contact / XW

 


 

des mots


Xylouris White c’est Giorgios Xylouris, chanteur crêtois et virtuose du laouto (luth grec) et Jim White, batteur australien membre des Dirty Three aux côtés de Mick Turner et du Bad Seeds, Warren Ellis. De leur rencontre est née ce croisement entre musique traditionnelle crêtoise et rock indé, une association singulière aujourd’hui bien rôdée : déjà deux Lp à leur actif. Ce Mother boucle une trilogie conçue autour de ce concept de "fusion", un troisième lascar - Guy "Fugazi" Picciotto, excusez du peu ! - assurant aux manettes depuis le début de l’aventure le lien au fil des années entre ces deux voyageurs. Le rôle de ce dernier dépasse de loin celui du simple entremetteur. A chaque disque, il s’agit pour lui d’assurer le savant agencement de centaines d’heures d’enregistrement, mêlant compos et impros, pour en tirer la substantifique moelle.

Mother est donc le fruit de ce travail de l’ombre, mais bien entendu aussi le produit des trajectoires individuelles prises par nos deux protagonistes depuis leur dernier opus Black Peak (2016) ; deux ans à parcourir le globe, à multiplier les expériences. C’est cette idée de croisement et de partage des enrichissements de chacun qui dirige et nourrit le projet Xylouris White.

Ainsi au départ, en 2014 et l’album Goats, Xylouris ne chante quasiment pas, là c’est une toute autre histoire. Sa voix, son chant en grec, entre complainte et incantation, comme sortis d’un autre âge, deviennent un instrument à part entière, une composante essentielle de morceaux hallucinants comme ce Only Love, sommet du disque, titre le plus rock à leur actif qui s’il devait avoir un défaut, serait celui d’avoir été placé en début de tracklist et d’écraser quelque peu le reste tant sa présence en impose. Franchement, difficile de se sortir de cette nasse sonique ! White n’est évidemment pas en reste, plus qu’un complément rythmique aux jeux, de voix et de luth de son comparse, il en est la ponctuation, la syntaxe hypnotique, frénétique voire par instants clairement surréaliste. Et ma foi, toujours décisive.

Pourvoyeurs d’une musique de bords de route, hors étiquettes, généreuse et intelligente (on pense au travail de l’Occitan Sam Karpienia, on rêve d’ailleurs d’une rencontre de tous ces farfelus), ces deux-là invitent différemment au voyage . Ils l’inventent, pour tout dire. Un voyage qui, fait de brutalité archaïque comme de sensualité originelle, de raideur autant que d’élasticité, vous propulse bien au-delà de vos espérances, vers des contrées sonores encore vierges à vos oreilles. Une Terre promise, mère nourrissière des désirs d’une autre musique. C’est ça, Mother !

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Moonlight Benjamin "Siltane"

17-benjamin

label / Ma Case

distributeur / Id.

contact / MB


 

des mots


 

Moonlight Benjamin est déjà passée sur les écrans de nos radars. D'abord en trio, elle sortait son premier disque sous son propre nom, le bien nommé Mouvman, fait d'une poésie incandescente et complexe. Puis aux côtés d'artistes de jazz émérites comme le saxophoniste guadeloupéen Jacques Schwarz-Bart et le pianiste cubain Omar Soza autour de projets centrés sur la Caraïbe. On s'était alors dit qu'il était des artistes qui n'apparaissaient qu'à des moments très précis en des lieux particuliers selon on ne savait quelle disposition astrale. Il semblerait que ce soit encore le cas pour l'Haïtienne, Toulousaine de coeur, qui sur ce nouvel Lp continue de chanter son île - première république noire libre de l'Histoire - avec ses propres mots et ceux de quelques-uns de ses compatriotes poètes (Richard Narcisse, Georges Castera...) qui comme elle sont marqués dans leur chair et celles de leurs proches au fer rouge de l'exil.

Mais si, sur Siltane, sa voix sensuelle, soul, magnifique et fervente reste intacte de puissance évocatrice, les ambiances qui l'enrobent ont quelque peu pris du coffre. Electrique, le coffre !
C'est Matthis Pascaud (fondateur de l'excellent Matthis Pascaud Square One) qui a la charge des compositions et devient l'artificier d'un album aux consonnances blues-rock tendance 70's des plus explosives. Portés par ses riffs bien heavy de guitares possédées et sa polyrythmie irascible et racée, le chant et le propos de Moonlight prennent alors une tout autre texture, s'assombrissant pour s'envoler dans des incantations chamaniques qui poussent l'ensemble vers une sorte de combustion humaine instantanée. La poésie se fait alors politique, les flammes montent en même temps que la transe occupe l'espace.

Ecouter Siltane, c'est assister à ce véritable rite vaudou, cathartique s'il en est, et découvrir une musique plantureuse habitée de rythmes séculaires qui vous rentrent par tous les pores de la peau. C'est là que la prêtresse Moonlight Benjamin, poétesse créole torride, coeur blessé, poings serrés, vous embarque, vous prend par les sentiments, vous bouscule, vous parle. Et explique à quel point, malgré les douleurs, les tracas et la propagation mondiale de cette gale appelée indifférence, il est primordial de défendre son identité, la sauvegarder dans l'ivresse de l'exaltation. Avec force. Debout.

Oui, il est des artistes qui n'apparaissent qu'à des moments très précis en des lieux particuliers. Moonlight Benjamin est bel et bien de celles-là. Et vue l'ambiance générale, elle tombe à pic. Une magicienne du verbe capable d'exploser tous ces "(...)murs, pelures de murs dans la nuit encerclée".

Byen Te Jwe !!

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